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Interview
Une cerisaie signée Nom'na © Ted

Une cerisaie signée Nom'na

Rebaptisée Lost in Tchekhov, notre Cerisaie, le chef-d'oeuvre de Tchekhov revisité par la compagnie Nom'na a de quoi surprendre et séduire. Soutenue par l'Agence culturelle pour la création et la diffusion de cette Cerisaie inédite, la compagnie Nom'na va sillonner le département de la Dordogne du 9 au 20 juin en faisant une halte à Sarlat, Excideuil, Ladornac, Saint-Paul-de-Lizonne et Bourdeilles. Avec la subtilité qu'on lui connaît, Catherine Riboli lève le voile sur sa dernière mise en scène.

Agence culturelle : Après Molière et Shakespeare, vous vous attelez à une pièce de Tchekhov, La Cerisaie. Qu’est-ce qui, dans cette oeuvre, vous a attirée ?
Catherine Riboli : 
La Cerisaie est un projet auquel je reviens régulièrement depuis plusieurs années. Les gens qui composent la petite communauté dépeinte par Tchekhov sont proches de nous, c'est à dire de nous dans le temps historique que nous traversons : celui d’une transition. Insolites, comme en exil, nous connaissons ce qui est derrière nous et ne savons rien de ce vers quoi nous allons. Comment vivre l’entre-deux ? Quelque chose qui pourrait dire ma génération : « génération de la transition ».
 Cette proposition d’exploration rencontre ce qui caractérise les axes de notre démarche de troupe, à savoir : la priorité du texte, l’expérimentation autour du jeu de l’acteur et des codes de la représentation, une esthétique de la trace qui ne conserve que le nécessaire des journées de répétition et des traces des soirs de représentations, la construction de la rencontre entre les comédiens, les spectateurs et le secret d’un texte. Anton Tchekhov croit en l’homme pour ce qu’il est et pourrait être, sans se leurrer, avec une profonde connaissance de l’être humain. Cheminer avec lui c’est cheminer avec un maître patient qui vous enseigne l’altérité.

A.C.: Avec Sganarelle, As you like it et cette année Lost in Tchekhov, notre cerisaie, vous défendez également un théâtre de troupe. Comment conciliez-vous les impératifs formels et les contraintes de représentations « hors les murs »?
C.R. : Depuis plus de quinze ans nous construisons nos projets avec l’Agence Départementale autour d’objectifs et de valeurs communes : favoriser la qualité de la rencontre avec les spectateurs en allant au-devant d’eux avec des propositions artistiques ambitieuses. Lorsque je choisis un texte, que je dessine la mise en scène, la scénographie, j’ai à l’esprit les nécessités pratiques et humaines qui seront celles des représentations hors des théâtres à travers le département, elles s’inscrivent dans l’élaboration du spectacle. Par exemple dans le choix d’éclairer le plateau et la salle avec des lampes d’intérieur. Lorsque nous jouons dans un théâtre, notre dispositif est plus développé. En Dordogne, ces lampes nous permettent d’éclairer les comédiens et les spectateurs, et de jouer le même spectacle. Plus intimement, j’ai le sentiment qu’un théâtre incapable de sortir de ses murs manquerait l’essentiel, ne serait pas vivant et faillirait à sa mission de service public.

A.C. : Vous avez souhaité accorder une place particulière à la musique dans votre mise en scène, pour quelle raison ? 

C. R. : Plus précisément, au son, à l’écriture sonore, dans un dialogue avec le texte. C’est la raison pour laquelle je travaille avec Hervé Rigaud. Il est musicien et compose la trame sonore de Lost in Tchekhov, notre cerisaie comme une dramaturgie enchevêtrant et articulant les traces, dépliant des plans qui créent la sensation de la profondeur de champ. La composition sonore nous a permis de constituer des glissements dans le temps et dans l’espace. Des moments et des lieux qui ne sont pas ceux du plateau mais sont néanmoins perceptibles par les spectateurs. L’arrivée des comédiens à la gare, les dîners sur la terrasse pendant les premières répétitions, par exemple.

A.C.: Le travail d’acteur est au coeur de vos préoccupations. Quelle a été leur implication dans cette Cerisaie ?
C.R.: Les acteurs sont partie prenante de l’acte théâtral. Cette connaissance que l’interprète a de l’oeuvre et que, décidément, il est seul à avoir. Elle est instinct, conscience, mouvement aussi. La tâche du metteur en scène pourrait bien ne tenir qu’à cela : créer les conditions nécessaires à faire advenir ce mouvement de connaissance. L’engagement d'un groupe ne se décide pas par principe, c’est une expérience de vie qui s’écrit dans la recherche et à travers laquelle peut se développer la singularité de chacun. Cette communauté de théâtre existe parce que nous choisissons de réfléchir, d’apprendre, de créer ensemble. Elle est généreuse et fragile. La création demande du temps et les circonstances favorables à sa maturation. Il faut en défendre la nécessité pied à pied aujourd’hui parce que les effets de la tension économique et politique sont violents.

A.C. : On parle de "tragédie légère" à propos de cette oeuvre. Comment conciliez-vous ce paradoxe dans votre approche dramaturgique ?
C.R. : Tchekhov disait de La Cerisaie qu’il s’agissait d’une oeuvre gaie et légère, Stanislavski que c’était une tragédie. Oui, une tragédie parce que tout est joué dès le début de la pièce. Mais Lioubov, Andreevna, Gaev, Lopakhine, Firs, Douniacha et tous les autres sont des êtres humains pas des figures tragiques. Quand tout est joué, devenons-nous graves pour autant ? Les êtres humains survivent à la perte, au deuil, tant bien que mal, comme ils peuvent, mais ils survivent. A travers l’élaboration de la composition, la concision et la précision de la langue, Tchekhov nous livre une tragédie joyeuse. Au terme de la traversée, le deuil fait, la vie s’offre enfin dans sa brièveté, inattendue.

A.C. : Vous citez en exergue de votre dossier de presse, cette phrase de Robert Frost qui se traduit à quelque chose près par : « la poésie est ce qui se perd avec la traduction ». Pouvez-vous préciser en quoi cette citation fait écho à votre sensibilité ?
C.R. : C’est avant tout une référence au film de Sofia Coppola Lost in translation. J’avais pensé à La Cerisaie en le voyant à sa sortie. S. Coppola joue sur les deux sens du mot anglais « translation » : traduction, comme Robert Frost l’entendait et mouvement de translation. Dans ce film les personnages principaux sont confrontés à une langue qui leur est étrangère (le japonais) et sont loin de leur univers familier, comme en exil à l’autre bout du monde. Sous l’effet de la translation, ils sont au plus près d’eux-mêmes, de leur être le plus intime. Comme dans le sommeil, dans le rêve. C’est la première fois que je mets en scène un texte écrit dans une langue dont j’ignore tout, à laquelle je n’ai aucun accès. J’ai choisi la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan. Je leur ai confié le soin d’organiser le voyage puis j’ai fermé les yeux et avancé avec eux.

Pour en savoir plus et accéder au dossier de presse, cliquer ici

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